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12 mai 2019

Plus rien à perdre de Sophie Parlatano

Un ami du Bookcrossing m'a fait découvrir ce recueil de poèmes écrit par Sophie Parlatano. J'aime beaucoup la poèsie mais j'en lis assez rarement, j'étais donc très heureuse de pouvoir me plonger dans ces poèmes.

 

Sur le site de l'éditeur, les Editions des Sables, on peut lire que "Sophie Parlatano sait écouter ce qui l’entoure, afin de le restituer au plus près d’elle-même, dans le silence. Elle s’interroge sur cette transmutation, elle cherche «une langue qui soit à la fois le pain et la mie», elle part à la quête des origines, du «chuchotement bleu de nos mères». Par l’écriture, elle apprend la patience, l’humilité, mais rêve de « voir des ailes dans l’encre » et de «faire corps avec le ciel»."

 

Et c'est exactement ce que j'ai ressenti en lisant ce recueil. L'auteure joue avec les mots, pour transcender le réel, le concret mais surtout pour nous mettre en face de notre rapport à la langue écrite. Ses poèmes nous transportent dans sa recherche de sens mais aussi dans le lien qui nous unit aux mots et à leurs sens.

 

Par exemple, dans la première partie intitulée "On est pétri de mots", Sophie Parlatano nous renvoie à notre essence littéraire avec ce premier poème :

On est pétri de mots:

jusqu'à l'os la morsure du verbe

le sel de dire nous brûle les lèvres

et toutes les paroles courent sur nos peaux

 

Et dire qu'une simple plume sur un papier

nous fait croire que la langue

suffit à sangler nos élans

 

J'aime comment l'auteure se joue de la ponctuation au fil des pages pour mieux nous plonger dans le fond des phrases plutôt que sur leur forme.

 

Dans la deuxième partie, "Nos ciels", l'auteure nous emmène dans un questionnement sur notre rapport à notre histoire propre, ce qui nous constitue, ce que l'on dévoile aux autres et ce que l'on cache, tapit au plus profond de nous.

Je décide de faire parler nos ciels. Le mien, le

tien, le nôtre. Laisser voir nos ciels. Tout

laisser voir ? Presque tout. Tout sauf ce que

cachent les nuages, ce qu'ils tiennent captifs

entre leurs cordons de cendre. Ne pas percer le

secret de l'ombre. Il faut, pour que s'étende

l'ampleur de nos ciels, que les yeux se ferment

et le silence advienne. Il faut toute l'encre

d'une nuit pour qu'un jour naisse. Une parole

de feu pour que grésille la cendre de nos ciels.

 

 

Les ciels auxquels elle donne vie sous nos yeux sont constitués de mots, d'histoires, de pages, d'écriture... L'auteure arrive à nous transmettre son amour des mots, avec lesquels elle joue avec agilité pour aller au-delà du présent et de ses apparences.

Mon poème préféré et qui pour moi résume bien toute la force de Sophie Parlatano :

Je n'ai plus rien à perdre

puisque tout est déjà pris

il me reste les marges nues

mes mains

pour cueillir sous les paupières mi-closes du

monde

quelques paroles

quelques gestes

avec ta complicité

il me reste l'amour de lisière

 

Une auteure à suivre et dont je recommande vivement la lecture.

 

 

 

23 mar. 2019

Le centre historique de Mexico : de la patrimonialisation du site à la gentrification

J'ai eu l'occasion de découvrir ce livre grâce à l'opération Masse critique Non-fiction de Babelio.

Le sujet m'intéresse plus particulièrement, étant dans ce domaine professionnellement.

L'auteur, , est géographe, professeur de sociologie urbaine à l’Université autonome métropolitaine (UAM) de Mexico. Ses recherches portent sur l’habitat populaire en Amérique latine, la cartographie sociale et les conflits socio-environnementaux associés aux grands projets d’aménagement du territoire au Mexique.

 

 

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Il consacre un chapitre entier aux acteurs majeurs de ce repeuplement du Centre historique. Il décrit la classe socio-professionnelle supérieure composée d'artistes et de cadres qui ont investi, soit en tant que propriétaire ou en tant que locataire, et qui font appui sur le gouvernement pour faire changer le quartier (baisse de l'insécurité, interdiction de l'ambulantage). Il explique également comment les classes populaires se sont unis pour créer un mouvement qui impulse des projets de logements sociaux et qui garde la mémoire des luttes sociales dans le Centre historique en tant que patrimoine immatériel. L'auteur retrace de manière très intéressante ces grandes luttes sociales durant le siècle dernier. Ces résistances populaires se battent également contre les expulsions et l'augmentation exubérante des loyers. La description des différentes organisations qui se battent pour négocier des réhabilitations avec les autorités, comme le MUP, est éclairante sur les enjeux politiques de l'avenir du Centre historique.

La création d'une Ecole de formation citoyenne et de conservation du patrimoine comme lieu d'échanges et de participation au débat sur l'avenir du Centre historique de Mexico est très intéressante, tout comme les comités citoyens qui se sont créés afin de pouvoir faire porter des voix différentes.

 

Le livre est passionnant et nous montre à quel point l'inscription comme patrimoine mondial de l'Unesco a obligé les autorités mexicaines à établir un plan de gestion du site en prenant en compte les habitants déjà présents et en modifiant complétement l'ambiance de certaines rues afin de les rendre accueillantes et sécurisées pour les touristes et pour des habitants d'autres catégories socio-professionnelles. Les nombreux plans, cartographies, schémas et photographies soulignent le propos du livre et permettent de mieux appréhender la géographie particulière du lieu.

 

 

20 fév. 2019

Le grand Burundun-Burunda est mort

J'ai eu la chance de découvrir ce livre grâce l'opération Masse critique de Babelio. De prime abord, ce n'est pas un livre que j'aurai lu de moi-même, alors que le sujet m'intéresse et que la plume est très belle.

 

Cette édition franco-espagnole a une histoire bien particulière. Jorge Zalamea (1905-1969), journaliste, écrivain, traducteur et critique théâtral colombien quitte Bogota en 1951 pour raisons politiques et écrit Le grand Burundun-Burunda est mort un an plus tard, depuis son exil de Buenos Aires. Il a donc vécu au plus près de la dictature et en a visiblement subit les conséquences. Ce poème vibre de toute cette frustration accumulée.

Cette oeuvre est parvenue jusqu'à nous grâce à la volonté d'une jeune fille qui "étudie les littératures hispaniques à l'Université de Genève". Elle se rend à Cuba en 1997 et trouve le poème de Zalamea "dans la petite édition au format carré de 1968, pas vraiment un livre de poche, ou alors un poche de treillis. Elle emporte le livre au Venezuela, prend l'autocar pour Manaus, traverse l'Amazonie brésilienne, à son retour entreprend une nouvelle traduction quarante ans après celle de Miomandre."

 

« C’est un poème culte, l’un de ces joyaux presque secrets, de ces curiosités qu’on se refile sous le manteau entre zélotes d’une ‹ étrange confrérie › ». Patrick Deville résume en ces quelques mots l’aura mystérieuse de ce texte, inventaire des suppôts de la tyrannie réunis là, sous la plume de Jorge Zalamea et sur la plus longue et la plus large avenue du monde, pour le dernier voyage du Grand Burundun-Burunda, celui dont la volonté les a tous réduits au mutisme.

 

 

Cette allégorie de la dictature faite par Jorge Zalamea est cinglante. Tout à la fois sans faux semblants mais tout en panache, l'auteur décrit la lente mais inéluctable progression du terrible Burundun-Burunda à la tête du pays.
Page après page, on sent la main-mise du dictateur, l'immense toile d'araignée qu'il a tissé sur les différentes castes de la société, afin de contrôler le peuple à tous les niveaux.
Puis au milieu d'envolées lyriques, on découvre l'indicible : la parole retirée. Et finalement on se dit que toutes les dictatures, peu importe les formes prises et les idéologies qu'elles véhiculent n'ont que ce but-là, enlevée la parole au peuple.
Parce que la parole est vectrice d'amour, de liberté, de résistance.
L'auteur nous fait alors découvrir tout ce que les mots (qu'ils soient parlés ou écrits) ont comme force, tout ce qu'ils transportent en eux et à travers eux, et on comprend que c'est une liberté fondamentale, la liberté d'expression.
A la fois poésie et pamphlet, ce récit dénonce sans ménagement les dérives autoritaires, les abus de pouvoir, l'utilisation de la terreur comme moyen de gouverner.
Un texte qui résonne longtemps en nous et qui incite à réfléchir, au passé mais surtout au présent et à l'avenir.

 

Quelques citations :

"Comme il y en a qui détruisent avec une lime, avec une pioche, avec une torche, avec une lame de rasoir, Burundun détruisait avec les mots. Il détruisait de préférence, bien sûr, ce qui se forme et s'alimente avec les mots : l'honneur, la renommée, la réputation, le prestige. Toutes ces choses d'autant plus précieuses qu'elles sont vulnérables, toutes ces choses dont les hommes se nourrissent et se couvrent et sans lesquelles ils seraient comme de pauvres bêtes affamées et écorchées, toutes ces choses sur lesquelles s'édifie l'amour, se construit la paix, s'établit la justice et s'épanouit la vie, toutes ces choses qui, de par leur beauté même ne sont ni vérifiables, ni mesurables, ni comparables ni défendables, toutes ces choses..."

 

"À la différence de la Police et à l'instar des Forces Armées, détaillées auparavant, les Prêtres des Églises unies portaient un uniforme. De longues et larges tuniques couleur safran, sur lesquelles il était facile de discerner l'ombre ou du moins la souillure de quelque velléité politique, mais si innocentes et généreuses dans leurs plis que tout persécuté était tenté d'y chercher le refuge ultime de la confession devant Dieu, devant ce qu'il pensait être son Dieu sur Terre, naïveté et vanité du Pauvre !
Et de sa confession demeuraient ensuite les empreintes spirituelles dans son casier judiciaire.
"

 

Un livre à découvrir en français et en espagnol.

16 fév. 2019

La Citadelle des Neiges

J'ai déjà lu un livre de cet auteur, coécrit avec Christophe André, il y a quelques années et lorsque je suis tombée sur ce livre il y a quelques semaines dans la boîte à livres du Jardin Lecoq de Clermont-Ferrand, je n'ai pas hésité. Et j'ai bien fait !

Le résumé était déjà alléchant :

Détchèn est un enfant bon et compatissant. Né dans un petit village du Bouthan, au pied de l'Himalaya, il se sent plus attiré par la vie spirituelle des moines que par les rudes travaux des champs. Aussi, quand son oncle Jamyang, un ermite, lui propose de l'accompagner jusqu'à la mystérieuse Citadelle des Neiges, il n'hésite pas un seul instant. Là, dans ce lieu hors du monde, il pourrait suivre l'enseignement de Tokdèn Rinpotché, un maître spirituel, et développer auprès de lui à la fois sagesse et méthode. Mais avant d'y parvenir, un long voyage attend Détchèn, un voyage au milieu d'une nature inviolée et splendide, un chemin qui à lui seul sera porteur de bien des leçons ?

Voici mon avis :

Un très beau conte spirituel qui nous emmène sur les contreforts du Bouthan où l'on suit le périple de Détchèn à la recherche d'une vie spirituelle, sa rencontre avec son maître spirituel et les enseignements qu'il tire de sa vie d'ermite.

Le récit est ponctué de phrases philosophiques sur lesquelles méditer, fort intéressantes. Ce livre interroge notre rapport au monde, au temps, aux autres, il nous montre à quel point notre façon de voir et d'aborder les choses peut changer du tout au tout ces différents rapports.

L'auteur dévoile par petites touches la philosophie de vie bouddhique, c'est à la fois instructif et cela permet à ceux qui le souhaitent d'aller plus loin.

Ce livre m'a particulièrement touché et a trouvé une résonance particulière en moi.

Quelques citations que j'ai particulièrement appréciées :
"Ces chemins marécageux sont comme le samsara, le monde de la souffrance. Pour le traverser, tu dois t’appuyer sur deux bâtons, la sagesse, et la méthode. L’un ne peut aller sans l’autre. Avec un seul bâton, tu auras tôt fait de perdre l’équilibre et de te retrouver le nez dans la boue."

"La sagesse, c’est de comprendre que tout ce que tu vois, tout ce que tu ressens, est aussi éphémère qu’un rêve, une illusion, une goutte de rosée, un éclair dans la nuit, une bulle à la surface du torrent. La méthode c’est d’être empli de compassion pour tous les êtres ; en gros, c’est d’avoir bon cœur. Sans sagesse, tu perçois tout de travers, et sans compassion, ta sagesse ne vaut pas grand-chose."

"Les pensées vagabondes sont comme ses sangsues, on ne les voit pas venir et quand on les remarque il est déjà trop tard : elles ont envahi notre esprit. Elles sont comme le feu qui couve sous les braises. Les braises se sont nos habitudes, nos penchants invétérés, il suffit que les événements de la vie les attisent pour que les flammes de la colère ou de l’envie ressurgissent."

"Quand tu chemines par ces sentiers difficiles, tu comprends mieux la loi de cause à effet. Si tu est distrait, si tu fais la moindre erreur, ta chute sera très désagréable.
C'est pareil dans la vie : si tu agis sans réfléchir ou, pire, avec méchanceté, tu récoltes naturellement des problèmes, sans compter le tort que tu fais aux autres."

"Ce métier à tisser est un enseignement à lui tout seul. La chaîne, vois-tu, montre qu’en ce monde toutes les choses sont reliées les unes aux autres. Si tu tends ou relâche l’un des fils, ton action se répercute sur tous les autres fils. La navette, elle, représente ton esprit et la motivation de tes actes. C’est elle qui crée le beauté ou la laideur de la trame de ton existence. Selon que ton esprit est bien ou mal intentionné, selon qu'il fait passer dans la chaîne de tes actes les fils de soir de l'altruisme ou le crin de l'égoïsme, il fera de ta vie une magnifique étoffe aux couleurs resplendissantes ou une toile rêche tout juste bonne à faire une camisole."

"La mort frappe les jeunes comme les vieux.
Toi et moi, nous pouvons très bien mourir ce soir. La mort est certaine, seule son heure est imprévisible. On ne sait, de la mort ou du lendemain, qui viendra le premier. Sois toujours conscient de l'impermanence des choses."

C'est un livre que je vous recommande chaudement.

30 oct. 2018

Jusqu'à ce que la mort nous unisse de Karine Giebel

J'aime beaucoup les romans de cette auteure et j'ai eu la chance de découvrir ce livre grâce au Bookcrossing.

Voici la 4ème de couverture :
L'Ancolie est une fleur aussi belle que toxique. Belle, à l'image de certains souvenirs. Toxique, à l'image de certains regrets. L'Ancolie, c'est aussi le nom d'un chalet perdu en pleine montagne. C'est là que vit Vincent, un homme seul et meurtri. Rejetant son passé et redoutant son avenir, il préfère vivre dans le présent. Une existence éprise de liberté qu'il consacre entièrement à sa passion pour la montagne et à son métier de guide. Jusqu'au jour où la mort frappe tout près de lui, l'obligeant à sortir de sa tanière. Aux yeux de tous, un tragique accident, une chute mortelle. Seul Vincent est persuadé qu'il s'agit d'un meurtre, que ce n'est pas la montagne qui a tué, et que les vrais coupables doivent payer. Alors, aidé par Servane, une jeune recrue de la gendarmerie avec laquelle il a noué une étrange relation, il se lance dans une quête de vérité. Une quête qui va le conduire sur d'effroyables sentiers, le confronter à ses propres démons. Une quête qui va déterrer un à un des secrets profondément enfouis au cœur de cette paisible vallée, et qui auraient dû le rester à jamais. Car si le mensonge blesse, la vérité peut être fatale...

Et mon avis :
Si je ne devais utiliser qu'un mot pour décrire ce livre : ADDICTIF !
J'ai été absorbée par l'intrigue, je me suis sentie si proche de Vincent et Servane... Impossible de quitter les pages du livre jusqu'au milieu de la nuit, et de me jeter dessus au lever... Cela ne m'était pas arrivé depuis longtemps. J'ai vraiment accroché au déroulement, aux rebondissements, aux pistes suivies... et puis moi qui aime tant la randonnée, quel plaisir de découvrir les descriptions du majestueux parc du Mercantour.

J'ai frémi jusqu'à la fin, que je n'ai pas vu venir... je n'arrêtais pas de me dire, ce n'est pas possible, l'auteure ne peut pas nous faire ça... quel suspens extrêmement bien maîtrisé.
J'aime beaucoup sa plume, sa sensibilité, sa manière de décrire les personnages, aussi bien physiquement que psychologiquement. Elle nous fait vivre plusieurs émotions au fil des pages.
Un de mes grands coups de l'année, sans hésiter ! Et ce livre confirme mon intérêt pour cette auteure.

Quelques citations que j'ai particulièrement appréciées :
"On est toujours tellement impatient de vieillir à cet âge-là. On appuie sur l'accélérateur, en vain. Jusqu'au jour où on se surprend à chercher la pédale de frein... En vain."

"Libre.
Vincent aurait aimé l'être totalement. Mais on n'est jamais vraiment libre. Enchaîné par ses sentiments, ses passions, ses pulsions. Ses besoins, ses envies. Les devoirs qu'on s'impose, les prisons dont on perd la clef. Les souvenirs et les rêves. Tout ce qui fait qu'on est vivant.

"Un monde sans femmes, ce serait comme... un monde sans eau, sans chaleur, sans... lumière. Un monde où on aurait toujours soif, toujours froid et toujours peur. "