Le grand Burundun-Burunda est mort

J'ai eu la chance de découvrir ce livre grâce l'opération Masse critique de Babelio. De prime abord, ce n'est pas un livre que j'aurai lu de moi-même, alors que le sujet m'intéresse et que la plume est très belle.

 

Cette édition franco-espagnole a une histoire bien particulière. Jorge Zalamea (1905-1969), journaliste, écrivain, traducteur et critique théâtral colombien quitte Bogota en 1951 pour raisons politiques et écrit Le grand Burundun-Burunda est mort un an plus tard, depuis son exil de Buenos Aires. Il a donc vécu au plus près de la dictature et en a visiblement subit les conséquences. Ce poème vibre de toute cette frustration accumulée.

Cette oeuvre est parvenue jusqu'à nous grâce à la volonté d'une jeune fille qui "étudie les littératures hispaniques à l'Université de Genève". Elle se rend à Cuba en 1997 et trouve le poème de Zalamea "dans la petite édition au format carré de 1968, pas vraiment un livre de poche, ou alors un poche de treillis. Elle emporte le livre au Venezuela, prend l'autocar pour Manaus, traverse l'Amazonie brésilienne, à son retour entreprend une nouvelle traduction quarante ans après celle de Miomandre."

 

« C’est un poème culte, l’un de ces joyaux presque secrets, de ces curiosités qu’on se refile sous le manteau entre zélotes d’une ‹ étrange confrérie › ». Patrick Deville résume en ces quelques mots l’aura mystérieuse de ce texte, inventaire des suppôts de la tyrannie réunis là, sous la plume de Jorge Zalamea et sur la plus longue et la plus large avenue du monde, pour le dernier voyage du Grand Burundun-Burunda, celui dont la volonté les a tous réduits au mutisme.

 

 

Cette allégorie de la dictature faite par Jorge Zalamea est cinglante. Tout à la fois sans faux semblants mais tout en panache, l'auteur décrit la lente mais inéluctable progression du terrible Burundun-Burunda à la tête du pays.
Page après page, on sent la main-mise du dictateur, l'immense toile d'araignée qu'il a tissé sur les différentes castes de la société, afin de contrôler le peuple à tous les niveaux.
Puis au milieu d'envolées lyriques, on découvre l'indicible : la parole retirée. Et finalement on se dit que toutes les dictatures, peu importe les formes prises et les idéologies qu'elles véhiculent n'ont que ce but-là, enlevée la parole au peuple.
Parce que la parole est vectrice d'amour, de liberté, de résistance.
L'auteur nous fait alors découvrir tout ce que les mots (qu'ils soient parlés ou écrits) ont comme force, tout ce qu'ils transportent en eux et à travers eux, et on comprend que c'est une liberté fondamentale, la liberté d'expression.
A la fois poésie et pamphlet, ce récit dénonce sans ménagement les dérives autoritaires, les abus de pouvoir, l'utilisation de la terreur comme moyen de gouverner.
Un texte qui résonne longtemps en nous et qui incite à réfléchir, au passé mais surtout au présent et à l'avenir.

 

Quelques citations :

"Comme il y en a qui détruisent avec une lime, avec une pioche, avec une torche, avec une lame de rasoir, Burundun détruisait avec les mots. Il détruisait de préférence, bien sûr, ce qui se forme et s'alimente avec les mots : l'honneur, la renommée, la réputation, le prestige. Toutes ces choses d'autant plus précieuses qu'elles sont vulnérables, toutes ces choses dont les hommes se nourrissent et se couvrent et sans lesquelles ils seraient comme de pauvres bêtes affamées et écorchées, toutes ces choses sur lesquelles s'édifie l'amour, se construit la paix, s'établit la justice et s'épanouit la vie, toutes ces choses qui, de par leur beauté même ne sont ni vérifiables, ni mesurables, ni comparables ni défendables, toutes ces choses..."

 

"À la différence de la Police et à l'instar des Forces Armées, détaillées auparavant, les Prêtres des Églises unies portaient un uniforme. De longues et larges tuniques couleur safran, sur lesquelles il était facile de discerner l'ombre ou du moins la souillure de quelque velléité politique, mais si innocentes et généreuses dans leurs plis que tout persécuté était tenté d'y chercher le refuge ultime de la confession devant Dieu, devant ce qu'il pensait être son Dieu sur Terre, naïveté et vanité du Pauvre !
Et de sa confession demeuraient ensuite les empreintes spirituelles dans son casier judiciaire.
"

 

Un livre à découvrir en français et en espagnol.

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